La traduction comme miroir du rapport à l’identité nationale et à l’altérité en France et en Bulgarie

Marie Vrinat-Nikolov (Paris).

Dans cet article je me propose d'étudier la manière dont la traduction reflète le rapport à l'identité culturelle et nationale et à l'altérité, en prenant pour exemples les littératures française et bulgare, du IXe siècle au XIXe siècle, en passant par la Renaissance, d'une part, et le Réveil national bulgare, d'autre part ; je m'appuie ici sur le discours des traducteurs en tant que révélateur des représentations qu'ont les traducteurs français et bulgares du statut de leur propre langue/culture, mais aussi de celles à partir desquelles ils traduisent, ainsi que de leur manière d'appréhender « soi » et « les autres ».

Pourquoi le choix de la culture française et de la culture bulgare comme emblématiques d’un certain type de rapport à l’altérité manifesté dans et par la traduction ? Il y a à cela plusieurs raisons. Ce sont deux États-Nations, l’un catholique, l’autre orthodoxe, l’un à l’ouest de l’Europe, l’autre à l’est, qui se forment l’un dans l’orbite latine, l’autre dans celle de Byzance, dans des conditions un peu similaires et dont la langue-culture se constitue à peu près au même moment, soit au 9e siècle, si l’on prend pour point de départ d’un côté les « Serments de Strasbourg » en 842, de l’autre la création de l’alphabet glagolitique par Constantin-Cyrille le Philosophe aux environ de 862.

Durant le Moyen Age, la politique culturelle de leurs souverains respectifs présente des similitudes, de même que les topoï exprimés par les traducteurs sur leur projet traductif et leur pratique qui, dans les deux cas, se caractérise par le respect de l’esprit plutôt que de la lettre (rappelons que, de l’Antiquité au 20e siècle, la pensée sur la traduction se meut forcément entre ces deux pôles, d’un côté la lettre ou forme, de l’autre l’esprit ou sens ou contenu). Mais les conditions dans lesquelles se constituent ces deux cultures au cours des siècles se distinguent de plus en plus radicalement : on connaît le prestige, voire l’ascendant, que prend peu à peu le français et sa culture au sein de l’Europe jusqu’au 18e siècle, tandis que l’État bulgare est vaincu au 14e siècle par les Ottomans et devient l’une des provinces chrétiennes de ce vaste empire. D’un côté, donc, culture dominante, de grande diffusion, de l’autre culture dominée, « langue modime », selon l’acronyme nouvellement forgé par l’Union européenne[1].

Partant de l’ouvrage capital d’Antoine Berman sur la culture et la traduction dans l’Allemagne romantique[2], notamment du schéma qu’il propose concernant le type de rapport qu’une culture peut entretenir avec la langue maternelle et les langues traduites,  je tenterai d'instaurer un dialogue entre les cultures française et bulgare aux grands moments fondateurs où elles s’édifient et s’enrichissent, et de suivre les modes de traduire qui y ont lieu dans des circonstances parfois très différentes, parfois analogues selon les horizons culturels, religieux et politiques des traducteurs et du public ; les relations entretenues par la langue officielle avec d'autres langues jugées dominantes ou plus riches (latin pour la France, grec mais aussi russe et langues occidentales pour la Bulgarie).  On verra que des conditions fort différentes peuvent entraîner un mode de traduire semblable (annexant, ethnocentriste ou, au contraire, traduction décentrée, ouverte à l’Autre, à son altérité) et inversement.


Notes

1] MOins DIffusé et Moins Enseigné.

2] Berman, A., L’Épreuve de l’étranger, Paris, Gallimard, 1984.

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