Crises historiques et mythes identitaires : quelques illustrations dans la littérature bulgare du XXe siècle

Marie Vrinat-Nikolov (Paris).

Isolé par sa situation géographique à l'extrémité orientale de l'Europe, par les siècles d'occupation ottomane puis la fermeture imposée par le régime communiste, le peuple bulgare a eu longtemps le sentiment qu'il devait prouver à cette Europe qu'il en fait partie intégrante par sa culture, sa religion, son mode de vie, et c’est sans doute l'une des raisons pour lesquelles certains mythes identitaires perdurent, aussi bien dans les mentalités collectives que dans la littérature.

Tous ces mythes trouvent un écho dans la littérature bulgare et je vise dans cet article, à travers trois œuvres emblématiques (la tétralogie macédonienne de Dimităr Talev, Baruten bukvar de Jordan Radičkov et Vreme razdelno d'Anton Dončev) à en analyser les traitements spécifiques et différents : réalisme romantique chez Talev, autour du mythe macédonien et des luttes de libération pour l'affranchissement de la double tutelle (tutelle administrative et sociale exercée par les Ottomans, religieuse et spirituelle par les grecs) ; réalisme qui se veut tragique mais qui tombe dans le manichéisme par les brouillages et grossissements opérés chez Dončev autour du mythe de l'islamisation forcée des Bulgares (hyperréalisme de la version cinématographique, qui illustre bien la récupération d’un mythe par le pouvoir et l’idéologie dominante) ; enfin, merveilleux chez Radičkov, où le mythe du combat livré par le poète Xristo Botev et de sa mort sur le champ de bataille, permet une cohabitation entre réel et imaginaire rare dans la prose bulgare de l'époque. Témoignage d'une capacité à se distancer du mythe, au lieu de s'y identifier aveuglément et de le revivre indéfiniment comme tel.